mardi 27 janvier 2009

La rivière de nos larmes

je m'appelle Pierre grand Pierre.

Ma maman va parler pour moi, vous savez pourquoi ? Parce que je dors !
éhéhéhé
vous ne vous y attendiez pas hein ? Vous vous êtes dit "parce qu'il n'a rien à dire aujourd'hui..."
Oh la la que si, que j'en ai des choses à dire aujourd'hui !

Maman est devenue tigresselionne. Ciel et terre elle a remués. Et ça y est, elle l'a trouvée mon orthophoniste nouvelle d'ici.
Elle s'appelle Ingrid, et elle est d'accord pour m'aider à... communiquer - j'ai pas dit "parler"... j'ai dit "communiquer".

Il va bien falloir vous y faire, peut-être que je ne pourrai jamais "parler" - bon, c'est comme ça, on va pallier ! Vous n'aurez plus qu'à vous y mettre un peu à "signer", ça fait bien deux ou trois ans que maman elle vous le dit... alors n'allez pas dire que vous ne vous y attendiez pas un peu !

Je l'ai bien aimée l'orthophoniste, alors je lui ai fait un calin bisou Pierre pour lui dire au revoir; je crois qu'elle m'a bien aimé aussi.

On va commencer Makaton (signes + pictos + langue des signes) La totale... allez courage maman... On reprend tout à zéro mais elle a une de ces envies de réussir Ingrid, que maman, elle fonce derrière.

Et puis, aussi, maman, elle a beaucoup parlé bataillé discuté ferraillé défendu son petit bonhomme, bref, elle a réussi à me trouver une petite place à l'hôpital des jeux d'ici.

Pas grand chose ... lundi après midi, deux heures...

Mais ça y est, maman elle a glissé son pied dans l'entrebaillement de la porte, et maman, quand elle est quelque part et qu'elle veut quelque chose, elle baisse le front et fonce; Si je dois ne pas perdre mon temps, maman non plus, alors elle harcèle littéralement le monde soignant pour que je sois pris en charge.

Que c'est dur de livrer bataille ! quelle energie elle a maman... Bon, c'est vrai le soir, elle est un peu HS, sur les rotules, crevée, mais ce soir elle s'endormira avec la certitude que tout son acharnement n'a pas été vain.

En plus, c'est cool, je partirai avec mon maillot de bain à l'hôpital des jeux, parce que c'est le jour des jeux d'eau - avec un autre petit garçon que je ne connais pas encore.

Donc, ma maman tigresselionne elle se dit à elle-même :
"c'est un vrai boulot à temps plein d'être ma maman"

Donc, je vais reprendre l'école, l'orthophonie, et l'hôpital des jeux... peu à peu, je m'installe.

Mais du coup, tout ça ça me remue et comme je sais pleurer maintenant : tout à l'heure quand maman m'a parlé de ce que c'est que d'avoir un "chagrin" "d'éprouver de la tristesse" de se "sentir malheureux", au fond des yeux je lui ai dit que oui "je suis malheureux"

Ma maman elle m'a dit "tu peux pleurer, surtout ne te retiens pas, les larmes au fond du coeur elles finissent pas faire du mal..."

Alors, quand elle prononçait des prénoms un gros sanglot me montait à la gorge et j'ai réussi à faire comme maman elle dit :"laisser monter le gros chagrin"

Je lui touchais du bout du doigt la bouche pour qu'elle continue de me parler, elle m'aide maman quand elle me parle...

Alors, à chaque prénom de gens que j'aime et qui me manquent je sentais les larmes envahir mes yeux ...

C'était bouleversant pour ma maman je sais bien, mais c'est tellement important pour moi que tout ça ça sorte...

alors pendant une bonne demi-heure elle m'a expliqué ce qu'elle pensait de mon chagrin. Que oui, elle savait que c'était difficile pour moi tous ces changements, tout ça, que j'avais le droit, que c'était normal, qu'un petit garçon qui pleure c'est plus normal qu'un petit garçon qui tourne en rond en rigolant pour de faux...

mais là où j'ai le plus pleuré c'est quand, les uns après les autres elle prononçait les prénoms... en disant, je sais qu'elles te manquent : Mina, et Huberte, et Hélène et Gliglise, et Sybille, .. et...

C'est pour Mina que ça a été l'explosion. C'était un déluge qui sortait de moi, le Niagara... Là, maman, je dois vous dire qu'elle a un tout petit peu craqué. Jusqu'à présent, elle avait tenu le choc de la discussion, mais quand elle a vu l'immédiateté de la réaction :

Un vrai fleuve que je suis devenu, un déluge immédiat, une tempête tropicale sans le vent (je sais pas faire le vent), elle aussi du coup, elle s'est mise à pleurer... forcément, moi je fais de l'effet quand je montre mes sentiments.

Donc, pragmatique, elle en a profité pour me donner une leçon de pleurs, et elle m'a expliqué ce que c'était que tout ça qui coulait de mes yeux et aussi pourquoi mon nez aussi il coulait... ma maman elle est très forte en "glandes lacrymales" etc, elle aime bien expliquer le trucs du corps humain... et du coeur aussi.

Maman elle m'a montré qu'elle aussi elle pleurait... et elle m'a fait toucher ses larmes, et ensuite moi j'ai touché les miennes qui sortaient de mes yeux...

Et oui, c'était la même chose.

Mais tout ça, ça m'a vraiment fatigué - les émotions c'est comme le trampoline, quand c'est trop, ça épuise.

du coup, maintenant, je dors, je suis serein, j'ai vidé mon énorme sac de larmes d'aujourd'hui. Cinq ans sans pleurs... j'en ai d'avance...

Je grandis
et maintenant quand j'ai mal en dedans de moi, je pleure...

un peu comme ma maman...
Alors, vous voyez bien que je ne ressemble pas seulement à mon papa !

Signé
petit grand Pierre pleureur

1 commentaires:

  1. J'ai des frissons qui courent dans le dos. je comprends ton message sur le blog de Rémi.
    Que d'émotions et de remontées... Fait attention à toi béa ;-)

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